En finir avec le « wokisme »
(et ceux qui en font commerce)
Le phénomène « woke ». Il y a ceux qui le déplorent, ceux qui le combattent, ceux qui le voient partout à l’œuvre. En face il y a ceux qui l’approuvent et ceux qui le promeuvent. Il y a même ceux qui n’y croient pas. Il laisse en tout cas peu de personnes indifférentes. Comment y voir clair ? En essayant de le contextualiser. De quelle façon ? J’ai choisi la généalogie.
Des symptômes qui ne datent pas d’hier
On appelle woke (éveillé) l’attention particulière que manifestent certains à l’égard de la justice sociale dans les sociétés occidentales multiculturelles. Qu’est-ce que cette « justice sociale » ? Une sur-justice en quelque sorte, qui permettrait de résorber les inégalités que la société refuse de voir. Plus que de simples militants, les personnes qui s’y consacrent sont qualifiées outre-Atlantique de Social Justice Warriors, comprenez par là des combattants de la justice sociale.
Si curieux que ça puisse paraître, les sociétés occidentales multiculturelles sont les plus égalitaires au monde. L’homme occidental a en effet nourri une obsession telle pour l’égalité qu’on ne la retrouve nulle part ailleurs. Ceci ne signifie pas que de telles sociétés se soient débarrassées de toutes les injustices (certaines ont même tendance à réapparaître depuis quelques années), mais que si un fanatisme égalitaire existe, il a toutes les chances d’en être le produit.
Tocqueville faisait très justement remarquer que la passion pour l’égalité au sein de la société américaine du XIXe siècle avait induit d’étranges paradoxes, en tête desquels le fait qu’à mesure que les conditions s’égalisent, les inégalités résiduelles sont de plus en plus intolérables, dignes d’être dénoncées et combattues avec acharnement. Autrement dit, après avoir mis fin aux grandes disparités, les petites les remplacent. Le souvenir de la lutte contre les grandes disparités, qui intimidaient et paralysaient, rend d’autant plus fougueuse celle contre des disparités plus modestes.
Aujourd’hui, si l’on évoque le wokisme à tout bout de champ, ce n’est pas qu’un fantasme. Certes, on est en droit de se demander si le camp conservateur n’a pas trouvé sous ce vocable le moyen d’amalgamer tout ce qui le rebute, de la même manière que le camp progressiste voit du « racisme » partout. Néanmoins, l’erreur ne consiste pas tant à invoquer quelque chose qui n’existe pas qu’à invoquer quelque chose de récent. Le « moment woke » n’est en effet que la figuration d’un processus au long cours, à savoir une tentative de conjonction, de fédération des différentes luttes pour la justice sociale et l’égalité parfaite, en particulier d’un point de vue sexuel et racial.
Aux États-Unis, qui voient toujours le verre à moitié plein, la lutte intensive pour la justice sociale s’est amorcée dans les années 1960, lorsque la discrimination positive (affirmative action) a été mise en place. Comme son nom l’indique, il s’agit de veiller à compenser chaque inégalité constatée en accordant à la population concernée une sur-représentation dans l’espace public et, peu ou prou, une inégalité symétrique à son avantage. D’où la logique des quotas, dont devait profiter avant tout la population d’origine afro-américaine. Initiée par les démocrates, exploitée par les républicains, théorisée par John Rawls, cette mesure, dont les résultats sont très contestés, tombe peu à peu en désuétude à partir de la fin des années 1990.
En France, où l’on voit le verre à moitié vide, nos combattants de la justice sociale ont eu plutôt tendance à s’appuyer sur la victimisation. Ce combat est apparu dès la fin des années 1970. À cette époque, la France commençait à accueillir une immigration familiale largement issue du Maghreb et de l’Afrique sub-saharienne. Dans le même temps, le sort réservé aux Juifs français durant la Seconde Guerre mondiale était mis en lumière après la traduction des travaux de l’historien Robert Paxton sur le régime de Vichy. Or, la Quatrième République et le Gouvernement du général de Gaulle avaient pris soin, pour des raisons de cohésion nationale et de reconstruction dans la douleur, de mettre ce sujet sous le tapis.
Terre d’élection de la victimisation
La shoah a longtemps été un tabou en France. Et comme tout tabou en France, un beau jour, la Shoah est devenue un totem. Nous pourrions d’ailleurs trouver autant de gens à récuser le mot « tabou » que le mot « totem », ce qui renforcerait ce constat. Les victimes juives du régime nazi et de ses collaborateurs zélés en France sont ainsi devenues une référence victimaire et, progressivement, un paradigme de la victimisation. En regard, toute pensée critique des minorités culturelles sur le sol national devenait suspecte de crypto-fascisme, si ce n’est pire.
Au tournant des années 1980, Robert Badinter proposait de rebaptiser la LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme) en LICRA (Ligue internationale contre le RACISME ET l’antisémitisme). Dans la foulée, l’association SOS Racisme, créée par le Parti socialiste, permettait d’instrumentaliser politiquement la lutte contre les discriminations, et en particulier contre le racisme. Son fondateur, Julien Dray, qui a beaucoup fait pour la victimisation, officie aujourd’hui sur CNews où il pourfend le wokisme.
Que s’est-il passé entre-temps ? Au rythme de deux Intifada (1987-1993, puis 2000-2005), Le conflit israélo-palestinien s’est invité en France et a pris ses aises. Les Français découvrent alors la haine que se vouent deux communautés culturelles au sein de leur propre pays, Juifs d’un côté, Arabes et coreligionnaires de l’autre. Force est de constater que la victimisation qui avait pour but d’unir les minorités face à un bourreau commun (en gros, le prolo franchouillard xénophobe) a fait long feu, et qu’en lieu et place, le communautarisme, lui, a fait son œuvre.
Dans la première moitié des années 2000, le duo de comiques Elie et Dieudonné, qui faisait rire tout le monde dans les années 1990, a peu à peu fait basculer son répertoire dans le mélodrame géopolitique. Mais n’est-ce pas le fruit d’un multiculturalisme qui, orphelin du nazi de service, se retourne finalement contre lui-même ? Juifs, Noirs et Arabes réglaient ainsi leurs comptes et continuent de le faire, par représentants médiatiques interposés.
Ainsi, peu à peu, la victimisation s’essoufflait. La franche dichotomie entre des autochtones racistes et intolérants d’une part, et d’autre part un exotisme victime de la violence des premiers n’était plus de mise. Elle s’estompait au travers de l’actualité. D’autant plus que, dans les années 2010, le terrorisme islamiste allait faire re-parler de lui de manière spectaculaire et très peu encline, ni à la mixité culturelle et ethnique, ni à la parité.
Le moment woke
À cette époque, un véritable renouveau du militantisme s’opère outre-Atlantique. La convergence des luttes va enfin pouvoir s’amorcer et, comme tout ce qui naît aux États-Unis, rayonner de manière éclatante à travers le monde grâce aux grands relais médiatiques. Non seulement les exactions policières trouvaient leur juste rétribution dans l’ardeur du mouvement Black Lives Matter, mais à travers #MeToo, le néo-féminisme émergeait du dégoût – là aussi légitime – exprimé par des femmes victimes de violences sexuelles de la part de producteurs, acteurs ou réalisateurs lubriques dans le monde merveilleux (et donneur de leçons) du divertissement.
Malheureusement, toute colère s’accompagnant d’excès, la politique des quotas va reprendre de plus belle, au cinéma notamment, parce que le cinéma donne le la. La tendance « woke » va donc consister à mettre en vedette le plus d’acteurs non blancs de peau (on parlera alors d’acteurs « racisés »), fût-ce dans des films dits « d’époque », ainsi que des femmes fortes face à des hommes faibles (et il sera ici question de rôles « non genrés »). En somme, plus que de trouver un équilibre, il va s’agir de refaire le match, quitte à réécrire l’histoire, et de promouvoir une vengeance, celle de toutes les victimes du patriarcat colonialiste mental. Entendons par là la domination de l’homme blanc, préférentiellement hétérosexuel, de culture chrétienne.
À l’écran, Netflix, Disney, Warner, Paramount, tous vont rivaliser de bêtise en s’engouffrant dans ce marché… parce qu’il s’agit d’un marché. À partir du moment où le public va décrocher, que l’empire Disney va commencer à perdre des milliards – oui, des milliards – au box-office (au début des années 2020), cette tendance va très largement diminuer. La perte de vitesse du phénomène « woke » se fera sentir bien avant le retour de Donald Trump au pouvoir, même si celui-ci en a tôt fait un argument de campagne.
Un exemple parmi d’autres. En 2025 sort sur les écrans du monde entier une nouvelle version de Blanche-Neige, en prise de vues réelles. À l’instar de Tom Pouce, l’héroïne ne s’appelle pas Blanche-Neige par hasard. Ses caractéristiques physiques ont une signification dans l’histoire. Malgré tout, les studios Disney ont décidé de confier le rôle à Rachel Zegler, jeune actrice métisse (Métisse-Neige, du coup ?). Étant donné qu’un tel choix est aussi stupide que celui de John Wayne pour incarner Gengis Kahn, fondateur de l’Empire mongol (dans Le Conquérant en 1956), la tendance woke répond à une bêtise par la bêtise opposée. De la même manière, le fait qu’Anne Boleyn, épouse du roi Henri VIII au XVIe siècle, soit interprétée par une actrice noire dans une mini-série télévisée ne peut avoir d’autre but que de susciter la polémique.
Chez nous, néanmoins, le décalage semble complet, tant du côté de nos Social Justice Warriors locaux que de celui des pourfendeurs du wokisme, qui finissent par en voir partout. L’hystérie est désormais à son comble. Ce que les premiers n’ont jamais voulu admettre, c’est que la France, contrairement aux États-Unis, ne s’est pas construite sur l’extermination d’un peuple et la mise en esclavage d’un autre. À leurs yeux, l’analogie est légitimée du seul fait qu’ils en ont besoin pour réactiver la convergence des luttes et la victimisation permanente.
L’opposition, quant à elle, n’a pas compris que la seule idéologie qui vaille, aux États-Unis, est celle de l’argent-roi et du profit. Par conséquent, une fois que le wokisme a offert tout ce que l’on pouvait tirer de lui, les studios comme les grandes entreprises sont passés à autre chose. Les films identifiés comme woke ne font plus recette, même si, en façade, l’Académie des Oscars continue de promouvoir des quotas. Bien sûr, le mouvement woke ne concerne pas que les écrans de cinéma et de télévision. Toutefois, par la vitrine qu’ils représentent, ils demeurent ses principaux incubateurs.
En France, l’idéologie ne s’arc-boute par sur le commerce, mais sur des convictions plus sérieuses, donc mieux ancrées. Donc plus dogmatiques aussi. Ce qui n’était qu’un produit marketing ultramédiatisée là-bas est ainsi devenu une religion ici, où le terreau a toujours été favorable à l’engagement béat et à l’autosatisfaction d’un milieu artistique épargné de toute promiscuité. Ce même milieu, en revanche, se trouve être particulièrement exposé aux comportements salaces de réalisateurs tripoteurs, dont on tirera, sans vergogne, des amalgames androphobes. Cependant, plus qu’une idéologie structurée, il s’agit simplement du nouvel avatar du gauchisme culturel.
Ainsi la tocade woke typiquement américaine est-elle devenue une obsession bien française, mettant aux prises un tissu associatif ravi de redonner à la victimisation un second souffle, et en regard une partie de la réacosphère avide de débilités à dénoncer et qui, trop longtemps diabolisée, a décidé de diaboliser à son tour. Au beau milieu, le parti de la nuance est décidément bien chétif.