Ce que nous dévoile la crise ukrainienne
Hier soir, je discutais avec mon fils aîné de 13 ans de la situation internationale. Il est très difficile pour chacun de s’y retrouver, et c’est encore plus compliqué pour un enfant qui n’entend que des bribes d’informations hystérisées et partisanes. Ce fut l’occasion d’un peu de pédagogie. Aussi vais-je ici tenter, en quelques lignes, de dresser un bilan de l’épisode ukrainien. Il s’agit typiquement du genre d’exercices que je m’impose avec un certain plaisir comme étant à mon esprit ce que la course à pied est à mon corps.
Après la chute de l’URSS, comme c’est souvent le cas, de nombreux pays de l’est ont été redécoupés et refaçonnés, non selon les logiques ethniques ou religieuses spontanées, mais selon les intérêts des vainqueurs, à savoir les États-Unis et leurs pays vassaux (en tête desquels la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne). Les anciennes républiques soviétiques devaient désormais constituer un glacis, une zone-tampon face au bloc russe qui, à jamais, serait considéré par les États-Unis comme un concurrent économique, donc une menace, donc un ennemi. D’où le maintien, à jamais là aussi, de l’OTAN qui, par sa seule existence, doit rappeler en permanence à nos « ennemis » que la mainmise des uns impose la relégation des autres sur un axe du mal.
Au terme d’une décennie post-soviétique durant laquelle la Russie voit s’installer une corruption typiquement occidentale sous le patronage d’un homme faible, servile et porté sur la bouteille (Boris Eltsine), Vladimir Poutine prend le pouvoir. Tout autocrate oriental qu’il soit (on ne renie pas ses origines), il porte en lui une espèce d’amertume, alimentée par l’humiliation imposée à l’ex-empire, et partagée par tout un peuple, ou presque. En parallèle, un certain 11 septembre, les États-Unis se découvrent opportunément un nouvel ennemi : le monde arabo-musulman. Le XXIe siècle s’ouvre alors sur une nouvelle page de conquête commerciale pour la première puissance mondiale qui va se servir du terrorisme islamiste – sa propre créature en Afghanistan puis en Irak – comme justification de son essor militaro-industriel.
Bercée d’illusions et farcie de concepts tels que la « fin de l’histoire » (issue de la géopolitique US des années 1990) et le « choc des civilisations » (issu de la géopolitique US des années 2000), la vieille Europe se rêve unie, conquérante, souveraine. Une gageure pour des pays ne bénéficiant ni de la même langue, ni d’une franche dictature qui mettrait tout le monde d’accord. Peu importe, chacun fait mine d’y croire et œuvre patiemment à rendre son pays toujours plus dépendant politiquement de ses voisins, commercialement du reste du monde, militairement des seuls États-Unis. La paix mondiale devait se faire au prix d’une impuissance programmée. Une bêtise typiquement européenne. Et un point de vue que ne partage pas, bien sûr, le grand frère américain, autoproclamé gendarme du monde, qui soutiendra en permanence la construction européenne en tant qu’union-croupion, que partenaire soumis, docile et inoffensif.
Prenant au mot les règles de la « démocratie » claironnée par le camp occidental, certains pays d’Europe de l’est portent alors au pouvoir des dirigeants parfois clairement pro-russes, parfois non inféodés à l’autorité américaine, ce qui fut le cas de l’Ukraine. Dans de telles conditions, lorsque la démocratie ne produit pas les résultats convenus, il faut y mettre fin. Sont alors organisées, non des « coups d’État » (le terme, connoté, est réservé aux manœuvres politiques du camp d’en face), mais des « Révolutions orange ». Entendons par là le « monde libre » imposé à des populations demeurées politiquement attardées et contraintes au bien malgré elles. C’est ainsi qu’en 2014, les États-Unis et leurs soutiers européens ont piloté à distance le renversement d’un régime ukrainien « démocratiquement » élu, un an avant l’échéance électorale, afin de porter au pouvoir le candidat de leurs propres intérêts, pro-Union européenne et pro-OTAN.
Une longue guerre civile se déclenche alors dans l’est du pays. La même année, Vladimir Poutine se juge dès lors autorisé à envahir la Crimée. Attendant son heure et non dénué d’intérêts personnels dans ce dossier, le futur président Joe Biden fera progressivement et dès 2014 de l’Ukraine le pivot de la géopolitique états-unienne. Finalement, la Russie envahit l’Ukraine en février 2022. Sortie de son covid, la France découvre alors – tardivement il faut dire – la poudrière que constitue ce pays d’Europe de l’est. La guerre fratricide se poursuit sans que personne n’ose intervenir directement de peur d’une déflagration mondiale, l’Europe étant terre d’élection des conflits les plus sanglants de l’histoire. Mais la guerre en Ukraine a des répercussions dans les pays d’Europe de l’ouest, dépendants notamment des apports énergétiques en provenance de Russie. Quelques mois plus tard, pour couper court à ces relations commerciales nuisibles à leurs intérêts, les États-Unis organisent la destruction du gazoduc sous-marin Nord Stream 2. Officiellement, il s’agissait de mettre fin à la dépendance de l’Europe de l’Ouest vis-à-vis de la Russie. Officieusement, il s’agissait surtout de la rendre exclusivement dépendante du gaz de schiste américain, plus coûteux pour les pays concernés.
Fin 2024, coup de théâtre : le président Biden, fortement diminué mentalement depuis plusieurs années, prend acte de son inaptitude à rempiler pour quatre ans, et laisse le champ libre à son sulfureux prédécesseur, Donald Trump. Celui-ci ouvre alors une nouvelle ère, toute en spectacle, très gratinée et très américaine. Désormais dirigé par un chef d’entreprise décomplexé et impétueux, le pays emprunte une voie géopolitique déroutante, à la fois grotesque et sans fard, au travers de déclarations fracassantes. La guerre en Ukraine se dévoile alors aux yeux de tous comme ce qu’elle était initialement dans les couloirs du Congrès US, du Pentagone et de l’administration Obama, à savoir comme une opération financière. Trump négocie donc à présent avec Poutine afin que chacun y trouve son intérêt : aux Américains l’octroi des terres rares ukrainiennes en dédommagement des dizaines de milliards de dollars destinés à armer les patriotes ukrainiens, aux Russes l’annexion du Donbass, de la Crimée et l’assurance que l’Ukraine ne rejoigne pas le « camp du bien ».
Et l’Europe dans tout ça, me direz-vous ? Eh bien l’Europe n’existe pas. Économiquement, son seul fait d’armes est d’avoir institué une monnaie unique qui se déprécie au fil du temps. Très attachée à imposer aux légumes la bonne taille et aux phares des voitures la bonne couleur sur tout le territoire qu’elle administre, l’Union européenne n’a découvert que sur le tard le mal que pouvait faire à son industrie et à ses entreprises le principe d’extraterritorialité américain. La France en a particulièrement souffert (les dossiers sont nombreux et nous ne sommes pas au bout de nos surprises) sous les mesures successives des présidents Sarkozy, Hollande et Macron, tous trois très atlantistes et mandatés pour organiser de l’intérieur la dépendance hexagonale aux vicissitudes étrangères. C’est ainsi que Monsieur Sarkozy a permis au droit communautaire (donc indirectement américain) de l’emporter sur le droit national, que Monsieur Hollande, courtisé par les lobbies écolos d’outre-Rhin, a mis fin à notre indépendance énergétique (nucléaire) et que Monsieur Macron continue d’œuvrer à déconstruire l’État au bénéfice des flux financiers, tout auréolé d’une réélection qui restera dans les annales. Enfin, militairement, l’Europe est un non-sens, la seule armée de l’Union réellement fiable, bien que considérablement diminuée ces trente dernières années, demeurant l’armée française, entre autres grâce à sa force de dissuasion nucléaire. Face à Trump et Poutine, même les Anglais ne savent plus sur quel pied danser. Quant aux Allemands, cocufiés jusqu’au bout sur le plan énergétique, minés de l’intérieur par le terrorisme exotique, ils pensent – trop tard – à réarmer.
Tout ce petit monde se réveille d’un très long sommeil, sous l’égide d’Ursula von der Leyen, fraîchement réaffectée, dont le rôle est de se montrer à la fois hostile aux souverainetés nationales et servile à l’égard des intérêts américains. À présent, les négociations se font sans les Européens, Trump ayant au moins ce grand mérite de leur prouver leur inutilité, leur vanité et leur soumission. Juste retour des choses pour des pays ayant bradé leur souveraineté et leur spécificité historique et politique. Malgré cela, les mêmes personnages qui, en cinquante ans, ont patiemment déconstruit la souveraineté française, son industrie (souveraineté économique, financière et énergétique), son armée (souveraineté stratégique), son agriculture (souveraineté agro-alimentaire), ainsi que son système d’éducation et son système de santé, vont continuer à plastronner dans tous les médias asservis pour nous expliquer qu’il faut à présent mourir pour le Donbass et le gaz de schiste.
Voilà, mon fils. Sache que je suis désolé de devoir t’éduquer dans un pays livré avant tout à ses ennemis de l’intérieur, sans pouvoir œuvrer d’une manière ou d’une autre, dans l’état actuel d’une constitution vérolée, contre notre impuissance. On appelle cela une « démocratie », mais une démocratie sans pouvoir, comme il y a des bières sans alcool. Sache ensuite que nous aurons été quelques milliers de citoyens français qui, hors des milieux autorisés et en dépit de l’ostracisme des bien-pensants, auront fait de leur mieux durant vingt ans pour mettre en garde leurs concitoyens contre les dangers que nous feraient courir, à terme, les traitrises et les lâchetés de dirigeants et d’idéologues français sans aucune légitimité. À défaut de pouvoir compter sur ton pays, sache enfin que tu pourras toujours compter sur ta famille. Courage.