Le Triomphe et l'Affront

Sous la République romaine, le général victorieux bénéficiait de ce que l’on appelait un triomphe (triumphus), à savoir une cérémonie publique à sa gloire. Il défilait alors dans les rues de Rome à la tête de son armée. Le Sénat romain récompensait ainsi ce général pour avoir permis d’augmenter le territoire de la République (l’ager romanus), d’enrichir ses caisses, d’avoir mis fin à la guerre et terrassé un ennemi redoutable. Le général ennemi était pour sa part exposé à la vue de tous les citoyens, en guise de trophée. En effet, outre l’obscène mise en scène de ses succès militaires, Rome manifestait ainsi un mépris profond pour l’ennemi vaincu, mépris qui participait de son prestige. Il s’agissait de consolider la grandeur de Rome dans l’humiliation des contrées conquises.

De temps en temps, la nature belliqueuse des Romains s’accordait une pause dans les conquêtes. Pour officialiser la paix, les Romains refermaient alors les portes du Temple de Janus, pour un temps. Pour un temps seulement, car la paix demeurait l’exception chez ce peuple qui se destinait, au fil de ses victoires, à devenir le gendarme du monde à sa portée. Ainsi institua-t-il la fameuse Pax Romana, consistant à monnayer auprès des réseaux d’alliés son soutien militaire contre un monopole commercial.

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Autres temps, autres lieux

New York, le 23 octobre 1995. En pleine guerre de Yougoslavie, au terme d’échanges au sujet du rôle joué par l’OTAN sur le continent européen, Boris Eltsine et Bill Clinton donnaient une conférence de presse lors de laquelle le premier, passablement diminué par les vapeurs de l’alcool, provoquait le rire spontané, débridé et communicatif du second. J’avais 20 ans et, comme la plupart de mes concitoyens, cette image me faisait sourire, m’attendrissait même. Parfaitement conditionné, j’y voyais la fin de l’Histoire, la victoire définitive du Bien contre le Mal, l’avènement prochain d’un monde apaisé, édénique… chewing-gumisé. D’ailleurs, quelques jours après cette rencontre historique, le président Clinton entamait une relation avec la stagiaire Monica Lewinsky, preuve s’il en est que l’on basculait dans un monde qui manquerait désormais de tout sérieux.

Dans ses mémoires, Clinton révèlera plus tard que lors de cette visite aux États-Unis, Eltsine s’est retrouvé un beau soir ivre et en caleçon aux abords de la Maison-Blanche, prétextant être en quête d’une pizza. Son alcoolisme fut notoire, sa réélection truquée également. Il aura été propulsé à la tête de la Russie au sortir du communisme et piloté à distance jusqu’en sortie de charge à la veille de l’an 2000. Durant toute une décennie, il aura été le garant d’une libéralisation de l’économie russe à marche forcée, doublée d’une paupérisation de la population qui aura laissé des traces. La fermeture du Temple de Janus pour dix ans (jusqu’au 11 septembre 2001) était néanmoins à ce prix.

Delenda Carthago ! (Carthage est à détruire)

Alors même que l’ex-URSS était démantelée et stérilisée, l’OTAN continuait d’officier et de se renforcer. Or l’OTAN a été mis en place en 1949 pour faire pièce à l’URSS, qui était alors de loin la principale menace des pays occidentaux. Ceux-ci n’avaient en effet rien à craindre du tiers-monde. Aujourd’hui, la principale menace vient de l’Islam, mais la Turquie, qui appartient à l’OTAN, joue le rôle de cerbère hypocrite. Si l’Alliance s’est renforcée et s’est même étendue dès la fin des années 1990, ce n’était pas en opposition à l’Islam, mais à la Russie post-Eltsine.

Par ailleurs, la Russie est l’un des derniers pays au monde à avoir été acceptés dans l’OMC, en même temps que l’archipel de Vanuatu. C’était en 2012, près de vingt ans après en avoir fait la demande. Une humiliation supplémentaire qui participe à nourrir en retour chez les Russes un fort sentiment national, un souci de leur dignité, une nostalgie de la grandeur passée dont a su, logiquement, profiter Vladimir Poutine et auxquels il a promis de répondre.

Enfin, les États-Unis ont organisé et soutenu un coup d’État (maquillé en « révolution orange ») en Ukraine en 2014, conduisant à la destitution d’un président légitimement élu (Viktor Ianoukovytch) un an seulement avant la fin de son mandat légal. Pourquoi ? Parce que Ianoukovytch commençait à dialoguer davantage avec la Russie qu’avec l’Union européenne, donc avec les États-Unis.

Misère de l’impérialisme

L’Ukraine a toujours été un sujet d’attention particulière pour les États-Unis (et ces dix dernières années, curieusement, pour la famille Biden) dans la mesure où elle leur permettait d’endiguer l’une des deux puissances mondiales (outre la Chine) à pouvoir les concurrencer par l’établissement d’une zone-tampon à la frontière de leur zone d’influence, en d’autres termes d’une zone sacrificielle. Les Romains procédaient de la même manière vis-à-vis des Parthes et des Germains. Leurs « marches » étaient des provinces frontalières particulièrement exposées en temps de guerre. Grâce à cela et à une uniformisation politique à l’intérieur de l’Empire, la Pax Romana a pu s’établir.

Les États-Unis disposent quant à eux d’une implantation géographique idéale, dénuée de risques aux frontières : des caribous au nord, des sombreros au sud, et deux océans à l’est comme à l’ouest. Ainsi peuvent-ils fomenter des conflits à l’abri de leurs retombées, se décréter à leur tour gendarmes du monde et promouvoir la Pax Americana. Les États-Unis n’ont certes pas détruit la Russie, comme Rome avait rasé Carthage, mais par humiliations successives, ils ont indéniablement contribué à ce que la Russie adopte à son tour une logique romaine en se garantissant une zone-tampon : l’Ukraine. Par son impérialisme, Rome s’était attiré au moins autant la haine que le respect des peuples soumis. En tant que pays belliqueux et impérialiste, les Américains n’échappent pas à cette règle, eux dont le triomphe ne s’est pas déroulé dans les rues de Rome, mais dans les pays d’Europe de l’Est.

Et face à cela, nous autres, Français, sommes des Grecs, reclus dans notre gloire d’antan et impuissants à nous déprendre de la tutelle des Romains, passés par l’école grecque. En refusant à l’histoire l’autorité qu’elle mérite, c’est bien connu, nous nous condamnons à la revivre. Même l’Empire romain en a fait les frais.