Yellowstone : à l'ouest, enfin du nouveau

Depuis 2018, Taylor Sheridan, acteur, réalisateur et scénariste texan nous plonge dans les vicissitudes de la famille Dutton, éleveurs de père en fils et propriétaires terriens originaires du Montana. Voici, sans rien dévoiler de l’intrigue, comment le ranch de Yellowstone est peu à peu devenu la vitrine d’un autre monde et le refuge de certains principes. En somme, un bastion contre le prêt-à-penser.

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Planter le décor

La série Yellowstone, produite par Paramount, est un western contemporain dont l’action se déroule dans le Montana, près du parc éponyme. Elle met en scène John Dutton, veuf et patriarche d’une famille d’éleveurs, interprété par Kevin Costner. Outre le cow-boy sexagénaire, ses fils (Kayce et Jamie), sa fille (Beth) et son homme de main (Rip) sont les principaux protagonistes de l’histoire. L’activité de chacun consiste, plus ou moins directement et d’une manière ou d’une autre, à participer à la préservation et à l’exploitation du ranch, contre vents et marées.

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Jusqu’ici, rien d’exceptionnel, puisqu’il s’agissait déjà du fonds de commerce des trois fameux westerns de la chaîne NBC dans les années 1960 : Le Virginien, Le Grand Chaparral et Bonanza. Si Yellowstone mérite le détour, c’est parce que cette configuration familiale en pleine nature sauvage est l’occasion de raviver des principes et des valeurs du Far West à notre époque. Outre les immanquables chevaux, lassos et armes de poing ou d’épaule, on y voit en effet d’énormes pickups, des hélicoptères, ainsi que tous les outils informatiques et communicationnels mis aujourd’hui à notre disposition.

Il y est donc question d’élevage, de convoyage et de rodéos, mais également de promoteurs immobiliers, de militantisme écologique ou de campagnes électorales. Le cocktail est explosif à plus d’un titre. D’une part il redynamise le genre. Il est vrai néanmoins que le western se marie avec n’importe quoi pourvu que soient mis en scène des combats d’ego. Pour Sergio Leone, les poèmes homériques étaient déjà, à ce titre, des westerns. D’autre part, les états d’âme de garçons vachers ne sont qu’un prétexte à un message bien plus profond sur lequel nous allons revenir, un message on ne peut plus actuel parce qu’intemporel.

Cependant, il est une autre bonne raison de regarder Yellowstone. Devant le succès rencontré outre-Atlantique, le créateur de la série a eu l’idée géniale d’étendre son univers dans le temps. Il remonte ainsi aux origines de la famille Dutton, notamment aux luttes que les aïeux ont eu à mener pour s’établir dans le Montana, pour y vivre en famille et y prospérer économiquement. Cette genèse, en quelque sorte, qui est en même temps un exode, fait de la saga non pas une aventure homérique, mais virgilienne. Il ne s’agit pas d’un long voyage (L’Odyssée) qui succéderait à une longue guerre (L’Iliade), mais de l’inverse, comme dans l’Énéide de Virgile. Ceci nous amène à évoquer succinctement les trois premières séries inaugurales ou « préquelles » (premières, car il semble qu’il y en aura d’autres) que sont 1883, Lawmen, puis 1923.

1883

James Dutton, vétéran sudiste de la guerre de Sécession, part s’établir depuis la ville de Fort Worth, au Texas, dans l’Oregon avec sa femme, sa fille et son jeune fils. La famille Dutton fuit ainsi la misère, à la conquête de l’Ouest et au péril de leur vie. Ils croisent la route d’un convoi de colons allemands qui, déboussolé en terre inconnue, s’en remet à deux autres vétérans, nordistes cette fois. Empruntant la même direction pour la même destination, tout ce petit monde chemine ensemble à travers les plaines hostiles du Texas, du Kansas ou du Nebraska afin de contourner les Montagnes Rocheuses.

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D’un point de vue logistique, le chemin de fer – réservé à une clientèle fortunée – n’est pas implanté dans cet axe. En 1883, le seul moyen de se rendre en Oregon par le train est d’emprunter l’une des deux grandes lignes ferroviaires qui viennent tout juste d’être inaugurées. La première, au nord, part des grands lacs et longe la frontière canadienne. La seconde, au sud, part de la Louisiane et longe la frontière mexicaine puis la côte ouest. Il existait en outre une ligne transcontinentale reliant la Californie et le Nebraska mais, curieusement, la série n’y fait aucune allusion et le convoi ne semble même pas la franchir.

Les tribus indiennes ne manquent pas à l’appel. Sur leur trajet, nos valeureux cow-boys vont rencontrer des membres de la tribu comanche. Plus au nord, ils feront la connaissance de Sioux. On apprécie alors la saine répartition des méchants opérée par les scénaristes. L’hostilité et la cruauté sont partagées équitablement, parmi les Blancs comme parmi les Indiens. Par ailleurs, dix-huit ans après la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage par Lincoln, le seul personnage noir de 1883 est un ancien soldat de l’Union. Nous voilà familiers des premiers héros de la saga en l’espace d’une unique saison. Ne dévoilons pas davantage l’histoire, le futur ranch Dutton est en germe. Les migrants deviendront par la suite colons.

Lawmen : l’histoire de Bass Reeves

L’étape suivante concerne la série la plus récente, en attendant l’extension de l’univers Yellowstone. Lawmen conte l’histoire d’un homme ayant vraiment existé : Bass Reeves, premier shérif adjoint noir de l’United States Marshals Service. Reeves est un ancien esclave, affranchi grâce au XIIIe amendement de la Constitution des États-Unis de 1865. Après une émancipation auprès des Indiens Creeks, dont il apprend la langue, il part vivre en Arkansas et devient cultivateur. Pour nourrir femme et enfants (ceux-ci seront nombreux), convaincu d’être plus fin tireur qu’agriculteur, il va accepter de devenir adjoint. Il y passera trente-deux ans de sa vie, de 1875 à 1907, trois ans seulement avant sa mort.

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Cette série dérivée est intéressante dans la mesure où elle lit la fiction à la réalité. On n’accusera pas de « wokisme » une œuvre qui ne fait que mettre au jour une page méconnue de l’histoire et de la fondation des États-Unis d’Amérique. Il s’agit certes d’une démarche inclusive, mais à dessein fondé et à visée intelligente. Bass Reeves n’oublie pas d’où il vient – comment le pourrait-il ? – mais il n’en est pas moins impartial dans sa façon de rendre la justice, raison pour laquelle il est demeuré si longtemps en poste. La série retranscrit a priori fidèlement l’histoire, et le tout est bien joué.

1923

Après Sam Elliott, Billy Bob Thornton et Tom Hanks dans 1883, puis Donald Sutherland et Dennis Quaid dans Lawmen : l’histoire de Bass Reeves, voici Harrison Ford, Helen Mirren et Timothy Dalton dans 1923. Autant dire que Taylor Sheridan tient à ce que son univers évolue sous le parrainage d’acteurs chevronnés, désireux de se refaire une santé via le petit écran.

L’histoire se déroule cette fois peu de temps après la Première Guerre mondiale, de manière contemporaine à Killers of the Flower Moon (de Martin Scorsese, sorti au cinéma en octobre 2023), mais toujours dans le Montana. Harrison Ford est le patriarche, Helen Mirren tient le rôle de son épouse, celle qui lui remet parfois les pieds sur terre. Quant à Timothy Dalton, c’est le principal salaud de l’époque.

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La première saison de la série (on nous en annonce plusieurs) se déroule également en Afrique, mais l’essentiel exploite l’Amérique de la Prohibition et de la Grande Dépression. Les Indiens sont de la partie, dans la posture de l’autochtone asservi et maltraité par les institutions arasantes des colons, en particulier d’un point de vue religieux. Les jeunes indiennes de la nation Blackfoot, notamment, donneront du fil à retordre à leurs bourreaux apostoliques. L’occasion nous est donnée de découvrir la Fort Shaw Indian School, et non sous son meilleur jour.

Les raisons d'un succès

L’intérêt de cet univers au long cours réside dans la généalogie. La souffrance, la lutte, les sacrifices familiaux pour faire d’un bout de glèbe le terre-plein d’un empire donne à la violence de l’Ouest une certaine légitimité. Nos protagonistes finissent par faire corps avec la nature, avec leur environnement, sa faune, sa flore, sa logique primitive, et par voie de conséquence sa violence. Tous les moyens sont bons pour préserver une propriété acquise de haute lutte, même les méthodes mafieuses. Il ne s’agit pas d’avoir de la sympathie pour le clan Dutton, mais de comprendre sa logique, toute naturelle dans sa situation : manger ou être mangé.

Les prédateurs sont puissants, à la mesure du territoire à conquérir, qu’il s’agisse des Indiens et des voleurs de grand chemin en 1883, des propriétaires terriens et des institutions naissantes en 1923, des promoteurs immobiliers et des différents lobbies à notre époque. La vengeance locale est souvent préférée à la justice d’État. En contrepartie, les liens d’allégeance ont une valeur telle que les vassaux des Dutton pourront compter sur leurs gros bras en cas de coup dur. En définitive, les États-Unis ont redécouvert sur le tard les principes de la féodalité européenne, ce qui inclut une fidélité indéfectible à double sens. La transmission d’un héritage étant en jeu, la souffrance atavique des pères fondateurs justifie tous les combats, toutes les méthodes, même celles qui auront moins grâce à nos yeux.

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Certains y verront des sauvages, ce qui est assez vrai, mais à la condition d’admettre qu’en regard, nous sommes parfaitement domestiqués et rendus incapables de défendre nos biens par nous-mêmes. C’est que nous avons accepté de rompre avec notre nature fruste, notre animalité élémentaire pour nous entasser dans des mégapoles. Les Dutton ont fait le choix du travail en extérieur, des conditions de vie difficile et sont prêts à tout pour préserver une économie locale qu’ils ont créé et qu’ils entretiennent jalousement. Le citadin leur reprochera de faire justice eux-mêmes, de pratiquer l’élevage, le marquage des bêtes et de chasser selon des coutumes que ne renieraient d’ailleurs pas les Indiens. Ils sont au contraire en parfaite symbiose avec la nature, vivante, brutale et sauvage, faisant de leur survie face aux démons politiques et financiers leur principal critère moral.

Il faut découvrir l’œuvre de Taylor Sheridan pour comprendre une chose que nous avons perdue de vue, à savoir que l’écologie est un concept conservateur par définition, réactionnaire par abus de langage, mais nullement progressiste. Pétris d’un manichéisme puéril, nous autres avons fait de l’écologie une idéologie de complaisance, une vocation en trompe-l’œil. La nature est belle, elle est essentielle, vitale, mais pas forcément sympathique, tout comme celui qui vit en totale harmonie avec elle.